La grande guignolée de la fausse conscience

Mis en ligne le 5 décembre 2013 par Patrick Turmel et classé sous Charité, Choix de société, Justice sociale

La Grande guignolée des médias, si l’on en croit le site web de l’organisme, a comme objectif de favoriser le partage et d’aider les plus démunis.

C’est louable.

On se plaint parfois du caractère saisonnier de ce genre d’activités caritatives : début décembre, on aide les pauvres et on se déculpabilise de les avoir ignorés pendant le reste de l’année.

Mais cette critique ne devrait être qu’un souci secondaire. Le vrai problème, c’est l’injustice profonde qui marque notre société et qui rend la guignolée nécessaire.

Le slogan de la Grande guignolée : « Les besoins sont grands! » Oui, ils le sont. Pour preuve, le recours aux banques alimentaires ne cesse d’augmenter et ces dernières n’arrivent pas à répondre à cette demande croissante.

Il est inacceptable, dans une société aussi riche que la nôtre – et dans laquelle certains ne cessent de s’enrichir – qu’autant de personnes n’aient pas le minimum pour vivre, que des milliers de parents vivent sous la crainte quotidienne de ne pouvoir nourrir leurs enfants convenablement.

Il est surtout fondamentalement injuste que la dignité et le bien-être de ces personnes dépendent de la volonté des autres, de la volonté d’individus mieux nantis, qui peuvent décider de donner, ou non.

C’est d’ailleurs ce qui fait la différence entre la charité et la justice. La charité est certes un beau geste, généreux et tristement nécessaire. Mais ce n’est pas seulement par des initiatives ciblées et ponctuelles ou par des gestes individuels et volontaires que l’on combat l’injustice : c’est par l’action collective, où chacun fait sa part, à hauteur de sa situation. C’est d’ailleurs un des rôles de l’impôt progressif.

Ce n’est pas la charité, mais la justice qui doit être le remède à la pauvreté.

Malheureusement, nous vivons à l’ère d’une logique tordue où, si l’on est souvent outré que certains de ces riches n’en fassent pas plus, nous nous offusquons d’une hausse des impôts des mieux nantis. On se préoccupe peu ou prou de la misère des pauvres, mais on s’émeut devant l’ « angoisse fiscale » des plus riches.

La générosité des riches

Un sondage nous apprenait cette semaine que Céline Dion, Guy Laliberté, Paul Desmarais, Jean Coutu et Pierre Karl Péladeau sont perçus comme les personnalités les plus généreuses au Québec. Très bien qu’ils partagent leur fortune colossale, de là à parler de générosité exceptionnelle, il y a deux mondes.

Plus généreuses, ces personnalités, que ceux qui font de réels sacrifices pour aider autrui ou qui sont sur le terrain. Plus généreuses que le docteur Julien?

Le monde à l’envers.

Mais évidemment, nous gobons encore et toujours le mythe du mérite individuel, du self-made-man, que le curé de la Basilique Notre-Dame s’est d’ailleurs empressé de nous rappeler mardi, dès le début de la cérémonie consacré à Paul Desmarais. Le même récit répété ad nauseam : parti de rien, seul, uniquement par son talent et ses efforts, il est devenu riche. Incroyablement riche.

Ces gens étant entièrement responsables de leur succès économique, aime-t-on croire, ils méritent leurs millions. Il est donc plus qu’admirable qu’ils acceptent de redonner.

Ce mythe ayant comme corolaire le mépris du pauvre, lui aussi responsable de son sort, ce dernier devrait se considérer chanceux que ces grandes personnes lui viennent en aide.

Le rôle des médias

Que les médias participent à la Guignolée, c’est mieux que rien. Nous ne vivons pas dans un monde idéal. Il y a des injustices, et tous les moyens à notre disposition pour les combattre sont pertinents.

Mais.

Que met-on de l’avant lors de la Grande guignolée des médias? Des gens aisés qui paient pour passer du temps avec des gens célèbres. Ou encore pour vivre une expérience qui rappelle qu’ils sont privilégiés.

Dans les dernières années, des gens ont payé pour profiter d’un repas gastronomique avec leur célébrité préférée, pour faire un tour de Rolls-Royce avec Jacques Duval. Quelqu’un a payé plus de 7000$ pour profiter des services d’un styliste lors d’une séance de magasinage privée dans un magasin de vêtements – et le 7000$ n’inclut évidemment pas le prix des achats.

Je n’ai que faire de ce que les gens font de leur argent. Mais dans le contexte d’une journée dédiée au partage et à l’aide aux démunis, c’est indécent.

La responsabilité des médias devrait être d’abord de nous informer et de nous faire prendre conscience du problème de la pauvreté, de son ampleur et de ses complexités. Ils devraient nous aider notamment à combattre les nombreux préjugés qui l’entourent, et qui réduisent le pauvre au rôle d’irresponsable ou de profiteur de système.

Et rappeler peut-être aussi que si nous voulons vraiment « favoriser le partage » et « aider les plus démunis » la solution est collective.